De l’excellence à l’influence : l’extraordinaire histoire de l’archéologie française en Afghanistan



Protéger les acquis du passé pour ancrer un peuple dans son histoire, libérer ses énergies et ses talents existants pour qu’il s’approprie et maîtrise son avenir, réunir autour d’un patrimoine commun des villages dispersés, créer une cohésion sociale, telle est la réussite des chantiers de la DAFA. Un magnifique exemple d’influence de la France.


Kaboul. Mars 1922. Alfred FOUCHER, alors âgé de 59 ans, achève un long périple de plusieurs milliers de kilomètres parcourus à cheval : il arrivait de Téhéran où il séjournait depuis plusieurs mois. Archéologue français réputé, spécialiste des origines du bouddhisme en Inde, Alfred FOUCHER incarne par sa formation et son parcours l’excellence républicaine : élève boursier, diplômé de l’école normale supérieure, agrégé de lettres, diplômé de l’Ecole pratique des Hautes Etudes où il apprend le sanscrit et se passionne pour le bouddhisme et l’Inde, docteur ès-lettres, directeur de la célèbre École française d’extrême orient, enseignant-chercheur dans de prestigieuses universités, il publiera abondamment avec le souci de rendre ses travaux accessibles. Pendant près de 30 ans, ses recherches de terrain ont fait de lui un infatigable voyageur dans des contrées peu courues en ce début de XXème siècle : de l’Inde en 1985 à Pékin en 1926, il aura séjourné successivement à Hanoi, Java, Columbo, Lahore, Katmandou, Angkor, Shanghai, Tokyo et Séoul.


Cette nouvelle mission répondait à l’appel depuis un Afghanistan tout juste indépendant de l’émir Amanullâh KHÂN, roi éclairé qui voulait construire le passé de son pays pour lui donner une identité et une unité historique. Il était francophone, ce qui illustre combien enseigner le français comme langue étrangère est un puissant outil d’influence. On ne saurait l’oublier lorsqu’on vote les crédits de nos Alliances et Instituts français chaque année dans la loi de finance. Il savait son pays riche de trésors archéologiques exceptionnels qui témoignent de la présence successive, parfois simultanée, de cultures très diverses : le bouddhisme, l’empire byzantin, l’empire perse, l’islam qui expliquent encore aujourd’hui la diversité ethnique du peuple afghan.


Ce choix de la France pour mener ce travail de mémoire s’inscrivait à l’époque dans un contexte de rivalités entre puissances européennes qui cherchaient à développer leur influence en Asie centrale et notamment trois pays qui avaient des compétences reconnues en archéologie : la Grande-Bretagne, la Russie et la France. Mais les récentes guerres anglo-afghanes d’une part et la toute jeune Union soviétique d’autre part dont personne ne savait dire le devenir ont orienté le choix du roi éclairé, Amanullâh vers la France.


Une relation archéologique bientôt centenaire


C’est ainsi que, seul français dans un pays jusque-là très isolé et qui n’avait pas encore de relations diplomatiques avec la France - le premier ambassadeur arrivera quelques mois après lui – Alfred FOUCHER signera le 9 septembre 1922 une convention avec le Royaume d’Afghanistan par laquelle la France obtient pour une durée de trente ans l’exclusivité des fouilles archéologiques dans le pays, la moitié des découvertes à venir lui étant acquise (elles iront au Musée Guimet à Paris et au département d’Islam du Louvre) tandis que l’autre moitié est remise au futur musée archéologique de Kaboul.


C’est ainsi que naît la DAFA, délégation archéologique française en Afghanistan, sous tutelle du ministère des Affaires Étrangères et dont Alfred FOUCHER sera le directeur jusqu’en 1945 bien qu’il n’y soit resté sur place que les trois premières années. Les travaux de la DAFA débuteront avec le site de Bactres au nord du pays, une des plus anciennes villes d’Asie centrale, carrefour des routes vers l’Iran à l’Ouest, la Chine au nord-Est et l’Inde au Sud (le Pakistan n’existait pas encore), bâtie entre 2000 et 1500 avant notre ère, où Alfred FOUCHER recherchera des traces d’un passage d’Alexandre le Grand, en vain car les preuves de présence de la Grèce antique ne seront mises à jour que dans les années 2000.


Après ce premier site, plus de 5000 autres sites seront identifiés, avec le concours d’autres pays après 1945 une fois que le monopole de la France fût achevé. Ce sont des sites prestigieux tels que Bâmiyan, capitale des Hazaras, dont les Bouddhas géants inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco ont été détruits en 2001 par les talebans, Begrâm tristement célèbre pour sa prison et son aéroport militaire mais en réalité ville antique remarquable dont le trésor est visible au musée Guimet, le minaret de Zâdiyân du XIIème siècle, les ruines palatiales de Lashakri Bazar (XIème siècle), la cité protohistorique de Mundigak (2200 avant notre ère), Aï Khanoum, cité antique à la frontière tadjike, le site de Mes Aynak et ses monastères bouddhiques dont le plus ancien remonte au IIIème siècle, menacés par l’implantation d’une mine de cuivre chinoise et tant d’autres !


Des fouilles qui contribuent à l’émancipation des populations


Sur chaque chantier, la méthode de la DAFA est toujours la même : elle noue des partenariats locaux, associe à ses travaux les populations, développe avec elles la notion de trésor culturel à préserver, de legs des ancêtres à transmettre aux générations suivantes. Ce sont souvent plus de quatre cents personnes embauchées et formées, la création d’une économie périphérique, des villages isolés qui se mettent à communiquer entre eux, des infrastructures créées.


Ainsi le site du minaret de Djam (XIIème siècle) était régulièrement inondé. La DAFA va envoyer sur place des hydrologues pour donner leur avis technique sur un projet de micro-barrages autour du site, en partie inspirés des techniques originelles mais qui avaient disparu et ont été reconstituées par des artisans locaux qui se sont donc réappropriés leur patrimoine, des savoir-faire anciens et ont pu du même coup protéger leur village des inondations. Ou plus récemment sur le site de Lashkari Bazar (dans le sud du pays) où un palais islamique était squatté depuis 2008 car encore en excellent état. La DAFA va y engager les squatteurs pour travailler sur l’exploration du site moyennant un logement et un revenu : une stratégie gagnant-gagnant.


Les Afghans ont désormais des compétences pour être eux-mêmes restaurateurs de vestiges et ont leur propre institut d’archéologie, atouts dont on espère qu’ils ne seront pas effacés par l’obscurantisme du nouveau pouvoir. Cette présence de terrain aux côtés des populations avait permis avant la chute de Kaboul) au personnel de la DAFA de nouer des relations avec les autorités locales, parmi lesquelles des talibans dont ils ont pu gagner confiance et protection tout en défendant nos valeurs françaises et notamment l’éducation des filles et des garçons qui en est un élément non négociable et cela, depuis les premiers pas de la DAFA en Afghanistan en 1922.


L’éducation, élément clé de la relation de la DAFA aux autorités locales


Tout a commencé sous l’impulsion du roi Amanullah qui voulait éduquer filles et garçons : l’épouse d’Alfred FOUCHER, Eugénie BAZIN, créa alors un manuel d’apprentissage de la langue française pour des enfants afghans et ouvrit la toute première école française d’Afghanistan, l’école Amaniya devenue lycée Esteqlal pour les garçons et plus tard Malalaï pour les filles : on y enseigne le français dès l’école primaire à raison de 7 heures par semaine depuis 1932 !


Depuis 2002, ces deux établissements bénéficiaient du soutien de la France (personnel, réhabilitation des locaux, équipements) après leur longue fermeture entre 1996 et 2001 pendant le premier régime taleban. En 2003 sur le site de Bactres, c’est aussi une école de 800 élèves, garçons et filles, qui avait été ouverte avec le concours de la DAFA : l’histoire se répétait !


Ainsi, l’exploration du passé qu’incarne l’archéologie devient vecteur de construction de l’avenir. La restauration d’un patrimoine mène à l’éducation. L’appropriation d’un récit historique sert l’émancipation. Et tout cela avec le soutien de la France.


Un soutien qu’il faut poursuivre au plus vite.


Car au-delà des milliers de trésors archéologiques à découvrir et préserver, l’avenir de ces écoles, de leurs élèves filles et garçons, dans un Afghanistan en faillite totale depuis que les talebans ont repris le pouvoir par la force à l’été 2021, en dépend.


A la veille du centenaire de la DAFA, nous devons mesurer combien il est essentiel de soutenir l’excellence scientifique française, de lui donner les moyens de toujours se maintenir au plus haut niveau, de lui permettre de poursuivre cet extraordinaire travail d’influence qu’elle développe bien au-delà du cas afghan.


Cette voie de la France dans le monde d’aujourd’hui, c’est la voix de la France dans le monde de demain.


Plus que jamais, défendons-là !


Anne GENETET

Présidente du Club France Initiative


Carte archéologique de l'Afghanistan établie par la Dafa. A ce jour, près de 5000 sites ont été identifiés. Certains ont déjà été fouillés, d'autres ont été découverts très récemment.
Carte archéologique de l'Afghanistan établie par la Dafa. A ce jour, près de 5000 sites ont été identifiés. Certains ont déjà été fouillés, d'autres ont été découverts très récemment.