Fabien LEVET, fondateur et directeur de l’Ecole du Juste Milieu à Tokyo

Entrepreneur social, Fabien LEVET a fondé l’Ecole franco-japonaise internationale de Tokyo, “L’Ecole du Juste Milieu”, qu’il dirige. Pour ce projet, il a été finaliste de l’édition 2020 des Trophées des Français de l’Etranger dans la catégorie “éducation”.


Portrait de Fabien LEVET
Portrait de Fabien LEVET

Le Japon affronte déjà sa 3e vague de contamination au coronavirus. Comment les entrepreneurs français vivent-ils la crise sanitaire ?


Au Japon également, la crise de la Covid-19 a été un électrochoc pour de nombreux entrepreneurs et un véritable défi pour les Français installés au Japon : blocage des arrivées au Japon, fort ralentissement économique et difficultés pour les entrepreneurs expatriés d’éviter une perte d’activité, fermeture de la plupart des écoles…


Et le pire reste probablement à venir : les perspectives pour 2021 sont négatives, tant pour les entreprises françaises implantées au Japon que pour les entrepreneurs à leur compte, sans pour autant espérer suffisamment de soutien public des Gouvernements français et japonais.


L'équipe de l'Ecole du Juste Milieu
L'équipe de l'Ecole du Juste Milieu

L’éducation a été lourdement impactée. Comment la communauté éducative a-t-elle réagi ?


J’ai été le témoin d’un accablement progressif d’une catégorie de la population expatriée ou binationale dont les enfants sont scolarisés dans mon établissement ou au Lycée Français International de Tokyo. Il y a d’abord eu l’inquiétude face à la situation en Italie, puis en France ; ensuite le souci d’anticiper l’avenir, en préservant l’environnement éducatif de l’école par l’application dès fin février d’un protocole sanitaire – le premier du genre au Japon – et l’achat d’un stock de masques et de gel hydro-alcoolique ; puis la fermeture des grandes écoles internationales de Tokyo et du reste du Japon, les unes après les autres, dont le Lycée Français. Enfin, la soudaineté d’une crise économique aussi foudroyante que la crise de 1929 : c’est le Japon, comme le reste du monde, qui s’arrête ! Alors ce furent les appels téléphoniques de parents entrepreneurs français en plein désarroi, l’émotion et la détresse de familles se sentant abandonnées à leur sort, les enfants soudain privés de scolarité et déboussolés.


Pour l’entrepreneur social installé au Japon depuis 2018 que je suis, la prise de conscience fut brutale : à Tokyo également certaines familles françaises et franco-japonaises sont économiquement fragiles, une vulnérabilité exacerbée par la crise.


Une classe de l'Ecole du Juste Milieu
Une classe de l'Ecole du Juste Milieu

Quelles mesures avez-vous prises dans votre école pour faire face ?


Dans un pays comme le Japon où l’éducation est décisive pour la mobilité sociale, le travail et l’activité économique des entreprises, j’ai toujours considéré que tout devait être mis en œuvre pour garantir une scolarisation d’excellence de tous les enfants le nécessitant, dans un établissement sûr, avec protocole sanitaire stricte, ouvert 365 jours par an (incluant les centres aérés pendant les vacances scolaires).


Constatant l’incapacité des grandes écoles à scolariser en présentiel les enfants d’entrepreneurs et d’expatriés, la perte d’activité des entreprises, les difficultés des parents devant concilier à la maison télétravail et éducation de leurs enfants, connaissant par ailleurs un afflux de demandes d’inscription dans mon établissement (l’unique école française du Japon autorisée à ouvrir par le gouvernorat de Tokyo), j’ai décidé d’accueillir dans l’urgence les enfants de parents qui avaient impérativement besoin de les scolariser pour conserver un exercice professionnel, en offrant aux familles jusqu’à 50% de réduction sur des tarifs déjà parmi les moins élevés à Tokyo pour une école internationale.


L'équipe de l'Ecole du Juste Milieu
L'équipe de l'Ecole du Juste Milieu

Quels sont vos projets en cours dans l’entrepreneuriat social ?


Dans ce contexte de crise économique et sociale, qui peut aboutir à la déscolarisation d’enfants du système éducatif français considéré comme trop coûteux, je porte trois principaux projets sociétaux.


D’abord, l’agrandissement de mon école primaire de 50 à 500 places, pour accueillir tout au long de l’année et sans fermeture, dans des classes bilingues d’excellence à petits effectifs et à moindre coût davantage d’enfants de familles françaises, binationales et internationales. C’est l’école du futur, tant en termes de dynamisme que d’exemplarité. L’homologation de L’Ecole du Juste Milieu par le gouvernorat de Tokyo permet d’octroyer des allocations familiales aux parents qui travaillent, et le dossier de candidature à l’homologation AEFE, déposé en octobre, permettrait aux familles, si cela aboutit, de prétendre aux bourses scolaires. Le plan de financement (400,000 euros) lancé le 14 juillet dernier offre aux entreprises contributrices la chance de se voir attribuer un tiers des places dans la nouvelle école pour les enfants de leurs salariés, tout en accueillant au sein du nouveau « Conseil des Gouverneurs » (conseil d’administration de l’école) des personnalités soucieuses du développement de l’établissement.


Ensuite, la création d’un “pôle emploi” offrant des services gratuits d’aide à la recherche d’emploi pour les Français installés ou désirant s’installer au Japon, ainsi que d’un centre d’apprentissage des langues pour adultes et d’un centre culturel France-Japon fonctionnant comme un think tank.


Enfin, je vais travailler avec les entrepreneurs français de la French Tech, avec les grandes entreprises japonaises et françaises, avec les institutions également pour venir en aide à ceux qui souffrent le plus de la crise et dont l’existence en tant qu’entité économique est menacée.


La coopération éducationnelle franco-japonaise

La France peut-elle aider davantage ses entrepreneurs à l’étranger ?


Oui, sans aucun doute. Le renforcement de l’importance d’un ministère des Français de l’étranger est essentiel. Les familles françaises et binationales, les entrepreneurs à leur compte, et plus largement les expatriés internationaux sont trop souvent oubliés. Ils méritent vraiment d’être soutenus ! Favoriser le rebond économique des entreprises françaises et des entrepreneurs au Japon, c’est une condition de la préservation de l’influence hexagonale dans l’archipel.


Et ma conviction est que l’influence de cette communauté des Français au Japon passe beaucoup par une scolarisation d’excellence des enfants de tous les acteurs de l’économie.