Géopolitique du patrimoine d’Emmanuel LINCOT : une clef de lecture des relations internationales



A l’heure où de nombreuses nations en Occident mais également aux quatre coins du monde s’interrogent sur leur identité, Emmanuel LINCOT nous livre une réflexion puissante sur la géopolitique du patrimoine. La thèse de l’ouvrage Géopolitique du patrimoine : l'Asie d'Abou Dabi au Japon (MkF Editions, Paris, 2021, 115 pages) est que cette dimension peu explorée jusqu’alors est pourtant essentielle à la compréhension des relations internationales. En tant que Français, on ne peut qu’être d’accord. En effet, en France, la diplomatie culturelle repose sur une tradition régalienne. Elle est même le ciment de notre soft power à l’international. Le Club France Initiative a d’ailleurs largement abordé cette dimension dans ses travaux.


Pour illustrer son propos, Emmanuel LINCOT, professeur des universités spécialiste de l'histoire politique et culturelle de la Chine, nous amène naturellement vers l’Est. Or l’Est de la mer Egée comme le pensait Hérodote, c’est l’Asie. On trouve donc cinq études de cas dans les mondes arabo-persan, chinois, indien mais aussi le Japon. Il est vrai que l’étude des relations avec le patrimoine est particulièrement éclairante dans des régions où selon l’auteur “le poids des signes est plus évocateur que celui des mots”. Le patrimoine, l’art, la culture, c’est d’abord un monde de symboles. Lorsque Daesh fait le choix délibéré du vandalisme à Palmyre ou à Mossoul, c’est un choix politique, un choix symbolique.


Emmanuel LINCOT explore différentes dimensions de la géopolitique du patrimoine parmi lesquelles celle du lien inextricable avec le soft power. Abu Dhabi est l’illustration idéale pour démonter cette imbrication. Investir dans le patrimoine, c’est à la fois une source de rayonnement, de diversification économique et de renforcement de sa réputation. La France étant particulièrement reconnue dans ce domaine, elle est pour l'Émirat à la fois source d’inspiration et pilier du projet. Du point de vue français, le Louvre Abu Dhabi est ainsi une formidable opportunité pour porter la culture française à l’international et affirmer notre amitié indéfectible avec le monde arabo-musulman.


Le sinologue met également en exergue la stratégie chinoise en la matière au service du nationalisme et de l’affirmation de son identité politique. On y apprend que, fait unique au monde, une section de l’Armée Populaire de Libération a pour mission de rapatrier les 17 millions d’œuvres qui se trouveraient en dehors du pays. Pour en savoir plus, vous pourrez également consulter Chine, une nouvelle puissance culturelle ? du même auteur paru en 2019. Emmanuel LINCOT donne un autre exemple moins connu avec Taiwan. Ainsi, la présidente TSAI Ing-When a mis au rang de ses priorités la reconnaissance des cultures aborigènes avec deux objectifs : “prendre ses distances avec le pesant héritage chinois et affirmer les singularités identitaires de l’île”.


Dans les débats qui animent aujourd’hui la diplomatie, le rôle croissant de la Chine devenue superpuissance est dans toutes les têtes de Washington à Paris en passant par Libreville et Bangkok. Or ce que nous dit Emmanuel LINCOT, c’est que le patrimoine est au cœur de la revendication nationaliste chinoise. Les pillages occidentaux comme la destruction du Palais d'Été sont sans doute la meilleure illustration de ce que les Chinois nomment le “siècle des humiliations” - des guerres de l’opium à l’avènement du régime communiste.


Typologie de la prise, vandalisme, la géopolitique du patrimoine c’est aussi le don. On ne sera donc pas surpris d’apprendre qu’Emmanuel MACRON a offert – comme le veut une tradition millénaire - un cheval de la Garde Républicaine à XI Jinping lors de son premier voyage dans l’Empire du Milieu et on comprend les raisons qui ont poussé la Présidence de la République à choisir Xi’Ian – berceau de la civilisation chinoise pour proposer une alliance France – Europe – Chine en prononçant ces mots : “L’avenir a besoin de la France, de l’Europe et de la Chine. Nous sommes la mémoire du monde. Il nous appartient de décider d’en être l’avenir.”


Pour conclure, ce livre nous en dit beaucoup sur le rapport entre l’Asie et l’Occident pour aujourd’hui et pour demain. Analyser le monde contemporain et les relations entre les Etats par le prisme de leur lien avec le patrimoine est indéniablement une clef essentielle de lecture pour quiconque souhaite mieux appréhender les relations internationales.


Revoir L'Entretien d'Emmanuel LINCOT


Vincent BERTHIOT, co-fondateur du Club France Initiative