La France doit continuer à miser sur l’Indopacifique, et s’appuyer sur l’Europe


L'annulation par l'Australie en septembre dernier du contrat signé avec la France en 2016 pour la fourniture de 12 sous-marins marque bien sûr un recul pour la stratégie Asie Indopacifique développée par la France depuis 2018, qui s’appuyait sur la consolidation de relations bilatérales fortes - notamment en matière de défense - entre Paris, New Delhi, Tokyo et Canberra. Mais elle n’en marque certainement pas la fin.


Plus d’1,6 million de citoyens français vivent dans cette région, où les forces militaires françaises sont également très présentes avec 7 000 hommes et une escadre du Pacifique en cours de modernisation. Grâce aux territoires ultramarins du Pacifique Sud, la France possède la deuxième zone économique exclusive maritime du monde et y développe des relations commerciales très importantes. Enfin, elle a noué des partenariats très fructueux avec de nombreux États d’Asie du Sud-Est et du Pacifique Sud, notamment en matière de recherche, d’échanges d’étudiants ou de secours en cas de catastrophes naturelles (elles sont nombreuses dans la zone). Nos entreprises y sont très présentes, notamment nos PME, ETI et Startup, qui migrent peu à peu de Chine - où le climat des affaires devient très difficile pour les étrangers, du fait des difficultés sanitaires et économiques du géant asiatique mais aussi du durcissement du régime communiste - vers la Corée du Sud et les économies émergentes de l’Indonésie, la Malaisie, le Vietnam ou la Thaïlande. Le prochain référendum en Nouvelle-Calédonie ne devrait pas modifier la donne, quel qu’en soit le résultat, mélanésiens, polynésiens et métropolitains partageant une même volonté d’un développement fondé sur l’intégration économique régionale.


La décision de l’Australie - qui devrait avoir peu de conséquences financières compte tenu de nos très fortes exportations d’armements ailleurs dans le monde - et la création d’AUKUS, la nouvelle Alliance stratégique entre Washington, Londres et Canberra, a bien sûr ouvert une crise de confiance transatlantique du fait du comportement américain et britannique. Mais nécessité fait loi, le dialogue a déjà repris entre Paris et Washington, comme en attestent la visite récente à Paris du Secrétaire d’État Antony BLINKEN et celle prévue de la vice-présidente Kamala HARRIS en novembre. Les sujets ne manquent pas : sécurité en Europe - dans le contexte d’une Union en partie divisée sur les contours de la future “autonomie stratégique” que la France entend promouvoir pendant sa présidence européenne du premier semestre 2022 - , comportement vis-à-vis de la Russie de Vladimir POUTINE, réponse à apporter aux provocations du président turc, crises du Soudan et du Mali, terrorisme islamique, réchauffement climatique, etc. La crise ouverte avec Londres s’est quant à elle compliquée du fait de l’attitude de Boris JOHNSON, qui revient sur certains des engagements qu’il avait pris en concluant avec Bruxelles les accords sur le Brexit. Mais là encore, il faudra bien trouver des solutions, parce que, pour l’Union européenne et la France en particulier, Londres reste un partenaire économique et militaire de premier plan.


Les enjeux en Indopacifique sont d’une autre nature dès lors qu’en réalité ils tournent essentiellement autour de la très difficile question des relations présentes et futures avec la Chine. La France et l’Union européenne - qui s’est ralliée à la nécessité de disposer d’une stratégie intégrée dans la région - partagent avec les alliés américains la même analyse des dérives du régime autocratique chinois et du besoin de contenir en particulier ses ambitions militaires en Mer de Chine méridionale et dans les détroits. Elles n’acceptent pas non plus l’idée d’une annexion de Hong Kong, de moins en moins rampante et de plus en plus violente à mesure que les partisans de la démocratie sont arrêtés, condamnés et déportés en Chine continentale. Elles dénoncent enfin les menaces de Pékin contre Taïwan et sa volonté de punir Taipei - par la force s’il le faut affirme XI Jinping - pour sa volonté de rester une démocratie, réaffirmée à chaque élection (elles y sont libres).


La stratégie Asie Indopacifique française affirme, sans agressivité mais avec fermeté, une volonté de promotion des droits humains, du droit international et du multilatéralisme. Notre pays promeut la constitution d’un “espace libre, sûr et ouvert” sans les pressions que d'autres puissances exercent de leur côté. Et nous prêchons par l'exemple en participant au contrôle de la liberté de navigation dans les détroits. Paris défend le concept européen, adopté en 2019, d'une Chine “partenaire, concurrent stratégique et rival systémique”. La France et l'Union européenne offrent ainsi une alternative à des pays qui, tout en jugeant de plus en plus réelle la menace hégémonique chinoise, refusent d'avoir à choisir entre les Washington et Pékin, lancés dans une escalade dangereuse.


L'influence que peut exercer l'Union européenne est réelle : avec ses 500 millions d'habitants, elle reste la première puissance commerciale du monde, le premier partenaire commercial et le premier investisseur étranger aux États-Unis, en Russie et en Chine. Son action au sein du système multilatéral est appréciée, elle est à la pointe des combats contre tous les défis globaux. Elle se refuse enfin à reconnaître la victoire autoproclamée à Pékin dans son combat contre les valeurs de la démocratie et des droits humains et contre le système international fondé en 1946 autour de l'Organisation des Nations Unies.


Le temps n’est ni au déclinisme ni au renoncement. Fortes de leurs atouts économiques, financiers et humains, la France et l’Union européenne doivent poursuivre avec détermination, avec obstination et sans complexe, leur stratégie de présence amicale et d’offre de partenariats à tous les États de la zone Asie Indopacifique. Les capitales de la région comptent sur nous, ce serait leur faire bien peu de cas que de les ignorer.

Jean-Maurice RIPERT

Ambassadeur de France