INTERVIEW | Jean-Maurice RIPERT : à la recherche du compromis, sans concessions


Jean-Maurice RIPERT, alors Représentant de la France auprès du Conseil de sécurité des Nations Unies.
Jean-Maurice RIPERT, alors Représentant de la France auprès du Conseil de sécurité des Nations Unies.

Jean-Maurice RIPERT est ambassadeur de France, Président de l’ONG Plan International France et Vice-président de l’Association française pour les Nations Unies (AFNU).


Club France Initiative | Vous avez été Ambassadeur de France en Grèce, en Chine et en Russie, Représentant de la France auprès du Conseil de sécurité des Nations Unies puis secrétaire général adjoint de l’ONU, ambassadeur de l’Union européenne en Turquie, Conseiller diplomatique ou technique de plusieurs ministres - dont le Premier ministre Michel ROCARD et le Secrétaire d’État à l’action humanitaire Bernard KOUCHNER. Quel est le fil rouge qui donne sa cohérence à votre engagement professionnel ?


Jean-Maurice RIPERT | Dès le début de ma carrière, en 1980, je me suis passionné et donc concentré sur ce que l’on appelle aujourd’hui les "enjeux globaux" - développement durable, climat et environnement, droits humains, terrorisme, gouvernance mondiale, participation de la société civile - et sur la gestion des crises, notamment sur le plan humanitaire.


J’ai travaillé pendant près de 30 ans sur à peu près tous les dossiers traités aux Nations Unies et dans l’ensemble des institutions spécialisées du système multilatéral. Pendant dix ans, j’ai ensuite occupé des postes d’ambassadeur bilatéral, mais toujours en suivant de près l’évolution des politiques des pays où je servais sur ces dossiers multilatéraux. J’ai consacré beaucoup de mes efforts à la défense des droits humains et à la lutte contre toutes les formes de discrimination, partout où elles se produisent.


Enfin, il a toujours été essentiel pour moi de valoriser et de bâtir sur l’approfondissement de l’Union européenne, à laquelle je suis particulièrement attaché.


CFI | Confrontée au retour des grandes puissances et du “tragique” de la guerre, à la compétition multipolaire et à l’affaissement du multilatéralisme, comment la diplomatie française choisit-elle d’évoluer pour s’adapter ?


JMR | La France privilégie clairement deux axes : 1/ la construction d’une "Europe puissance" à travers la construction d’une "autonomie stratégique" européenne dans les domaines politique, de la défense, de l’énergie, de l’alimentation et de la technologie notamment ; et 2/ le retour à un multilatéralisme ayant le système des Nations Unies en son centre.


Le monde est réellement en train de devenir multipolaire, avec l’émergence de grands pays du Sud qui entendent participer à leur juste place au concert des nations, ce qui ne peut se faire qu’en reconstruisant un système multilatéral légitime et efficace, afin d’éviter une situation de confrontations généralisées.


C’est une chance pour la France et pour l’Europe, qui peuvent ainsi prouver leur rôle bénéfique, parce que pacifique, de puissances d’équilibre.


CFI | Les opinions publiques sont de plus en plus des parties prenantes dans l’équation diplomatique à l’ère des médias sociaux et des acteurs non-étatiques. A quelles conditions la gestion des relations internationales par la négociation peut-elle continuer d’être efficace dans un environnement aussi exigeant en termes de transparence, de valeurs et parfois d’émotions collectives ?


JMR | Les sociétés civiles souhaitent aujourd’hui faire entendre leurs voix, dans les pays et au niveau planétaire (sur le climat par exemple), et se sont organisées un peu partout à travers le monde. Il faut les écouter et trouver une manière d’intégrer leurs analyses et leurs propositions dans le débat international. Les réseaux sociaux ont bien sûr facilité cette évolution dans un premier temps, avant de rencontrer leurs limites : réseaux contrôlés voire manipulés par les États autoritaires, fake news, complotisme, etc.


Si l’on veut être efficace, il faut donc trouver des moyens d’associer des représentants de ces sociétés civiles, dans leur diversité géographique et sectorielle, aux grandes négociations internationales et jusqu’au sein des institutions internationales. C’est à ce prix que ces dernières retrouveront leur pleine légitimité et donc regagneront une chance d’être crédibles et suivies d’effets.


CFI | Les Français de l’étranger sont eux aussi des ambassadeurs du rayonnement de la France à travers le monde. Mais ils œuvrent souvent en marge des réseaux diplomatiques traditionnels. Concrètement, comment avez-vous réussi à associer ces forces vives dans vos différents postes et quelles recommandations formuleriez-vous pour améliorer la situation ?


JMR | Le dialogue des diplomates avec les Français de l’étranger est un instrument essentiel de leur capacité à rendre compte de l’évolution d’un pays et à y agir dans l’intérêt de la France et de l’Europe. Il doit être permanent, surtout en période de crise.


Les Français expatriés apportent souvent une connaissance spécifique dans de nombreux domaines et portent une vision des relations entre leur pays d’origine et leur pays de résidence qui complète et enrichit celle des diplomates. Leurs instances élues (Sénateurs, Députés, conseillers consulaires) et professionnelles (chambres de commerce, conseillers du commerce extérieur) m’ont beaucoup apporté dans tous mes postes, et j’ai toujours veillé à les rencontrer très souvent dans des formats divers.


Il faut néanmoins que chacun préserve son indépendance et sa liberté de réflexion et d’action.


CFI | Vous avez récemment pris des positions engagées dans le débat public - sur l’intégration de l’Ukraine à l’UE, sur le financement russe de la vie politique française, etc. Vous êtes par ailleurs le nouveau Président de l’ONG Plan International France. Pour quelles causes prioritaires comptez-vous mobiliser votre liberté de parole retrouvée ?


JMR | Je suis convaincu, à titre personnel, que la nouvelle agression russe contre l’Ukraine, tout comme les menaces de la Chine contre Taïwan et son annexion rampante de Hong Kong, marquent un tournant dans les relations internationales.


S’appuyant sur un questionnement du fonctionnement de la démocratie politique dans les pays démocratiques eux-mêmes, savamment entretenu par leur propagande et leurs réseaux d’influence, les régimes autoritaires se sont lancés dans une double contestation : 1/ des valeurs universelles des droits humains, qu’ils refusent de respecter pour leur propre peuple ; et 2/ du système international mis en place depuis 1945.


Face à cela, les démocrates du monde entier doivent comprendre qu’il leur faut défendre leur conception d’un monde respectueux des droits et libertés et de la dignité de la personne humaine, qui seuls peuvent permettre la paix, le développement durable et la prospérité des peuples.


C’est ce combat que j’entends continuer à mener pour ma part.