Quand la mondialisation pose question

Mis à jour : oct. 13




Comme la crise financière il y a peu, la crise sanitaire dont le monde peine à sortir apporte son lot de prises de conscience douloureuses et de remises en question. Le monde de demain sera différent, disait-on dès le mois de mars, il n’appartient qu’à nous de le décider et de le faire. Mais le monde de demain, c’était déjà hier et le monde d’aujourd’hui oblige les citoyens que nous sommes et ceux qui nous gouvernent à affronter des situations d’urgence qui nous imposent des arbitrages ambitieux : rétablir un fonctionnement dont on ne sait plus si on peut le qualifier de "normal", sans nous écarter du cap d’un avenir souhaitable qui nous éviterait de nouvelles crises. Maintenir ou rétablir notre capacité à faire de ce monde un monde meilleur, équitable, durable et en paix, exige cependant de poser maintenant les bonnes questions.


La mondialisation fait partie des modes d’organisation économique que cette crise amène à remettre en cause. Si la crise de 2008 mettait en évidence le phénomène de contagion d’un système financier mondial sans boussole, la pandémie bouleverse directement l’économie réelle et montre à quel point des milliards d’humains peuvent être affectés en même temps, même s’ils ne le sont évidemment pas de la même façon ni avec les mêmes conséquences.


On connaît bien les effets très généraux de la mondialisation. S’appuyant sur des politiques industrielles et commerciales claires et déterminée, elle a permis à nombre de pays, surtout asiatiques, de sortir des millions de femmes et d’hommes de la pauvreté en leur donnant accès aux marchés des pays riches qui achetaient librement leurs produits. Ce faisant, la mondialisation a amené une répartition plus équitable des revenus entre pays mais on sait qu’elle a aussi entraîné une très forte disparité dans la distribution des revenus à l’intérieur des pays ou des régions entre ceux qui bénéficiaient de la mondialisation et ceux qui en subissaient l’effet brutal sur leur emploi.


La crise sanitaire met en lumière les risques liés à une autre facette de la mondialisation : la complexité du système d’interdépendance entre économies qui s’est mis en place en quelques décennies, liée à la fragmentation des chaînes de valeur des entreprises, qui se sont transformées en quelques décennies, système de conception et d’assemblage d’éléments confiés à des prestataires hyper-spécialisés. Les entreprises ont pu, grâce à des systèmes d’information performants, des coûts de transport faibles et des règles favorables du commerce, intégrer ces éléments et bénéficier sur chacun d’eux d’économies d’échelle leur conférant un avantage concurrentiel.


Cette fragmentation porte cependant en elle deux formes de fragilité, bien mises en lumière par les travaux d’Isabelle MÉJEAN, récente lauréate du Prix du meilleur jeune économiste décerné par Le Monde et le Cercle des Économistes. Tout d’abord, la robustesse de la chaîne dépend de la solidité du maillon le plus faible : une perturbation inattendue sur une partie de la chaîne affecte durablement l’ensemble. Pensons aux préoccupations légitimes engendrées par le Brexit à cause des perturbations attendues de possibles procédures ou tarifs douaniers, pensons aussi aux conséquences de l’indisponibilité de tel ou tel composant provenant de tel ou tel pays affecté par un événement majeur. La pandémie a illustré une deuxième forme de fragilité liée à la concentration géographique de quelques activités : la place prédominante prise par la Chine dans la production mondiale de masques ou de la Malaisie dans celle de gants chirurgicaux a ainsi mis en lumière le risque entraîné pour les autres pays en cas de pandémie non anticipée par des stocks stratégiques, ce qui a été hélas le lot de nombreux pays.


La réponse semble simple : il suffit de relocaliser. Fabriquons nos masques et nos gants, récréons des empois par la même occasion et nous aurons sainement réformé la mondialisation.


Pourtant, la complexité du système d’interdépendance mis en place ne peut s’accommoder de réponses simplistes : si nous dépendons de quelques entreprises de quelques pays, c’est que ces pays dépendent aussi de nous d’une manière ou d’une autre. S’il s’agit de relocaliser, il faut donc d’abord savoir pourquoi on veut le faire, savoir si on relocalise toute une chaîne de valeur et laquelle s’y prête le mieux, savoir si on le fait à une échelle régionale (l’Europe) ou plus locale, savoir comment on gère les risques de représailles, car la dimension géopolitique de la mondialisation est au moins aussi important que la dimension économique.


S’agit-il de gérer un risque de pénurie ? Il faut accepter d’en payer le prix, notamment parce que les coûts de production seront vraisemblablement bien plus élevés. Il faut pouvoir identifier avec précision quels sont les produits pour lesquels nous sommes prêts à payer le prix de la résilience ou de la maîtrise des technologies nous permettant de nous affranchir d’une dépendance.


S’agit-il de protéger des emplois ? Reconnaissons que la mondialisation s’est fait bien trop brutalement. Comme l’a souligné Suzanne Berger (MIT), il n’y a pas eu d’anticipation des effets de la mondialisation, et l’adaptation par l’évolution des compétences n’a été ni automatique ni rapide. Plutôt que de condamner la mondialisation a posteriori, il faut poser clairement la question de comment compenser ses conséquences sur ceux en sont les perdants.


S’agit-il d’affronter enfin les défis de la crise climatique à venir ? Il faut repenser un système de commerce international qui ne tient pas compte de l’empreinte carbone des échanges, ni celle qui est liée à la production, ni celle qui est liée aux multiples transports induits par la fragmentation des chaînes de valeur qui voit des composants souvent traverser plusieurs frontières au fur et mesure du processus de production.


Le débat sur les bienfaits et méfaits de la mondialisation a pris avec la crise sanitaire un nouveau tournant. Il en prendra encore un autre avec la crise climatique qui s’annonce, il est temps de poser les bonnes questions pour guider des réponses efficaces et équitables.


Christian KOENIG

Secrétaire général

Ancien Professeur et Directeur des relations internationales à l'ESSEC

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